1ère générale - Thème 3 / La IIIe République avant 1914 : un régime politique, un Empire colonial - Chapitre 2 / Permanences et mutations dans la société française jusqu'en 1914

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Sommaire

I. UNE SOCIÉTÉ NOUVELLE
A. INDUSTRIALISATION ET PROGRÈS TECHNIQUES
1. Le règne de la technique et la puissance du savoir
2. Un univers industriel et urbain
B. CÉLÉBRER LA MODERNITÉ : LES EXPOSITIONS UNIVERSELLES DE 1889 ET DE 1900
1. L’Exposition universelle de 1889
2. L’Exposition universelle de 1900

II. LES ANGLES MORTS DE LA MODERNITÉ
A. LA QUESTION OUVRIÈRE ET LE MOUVEMENT OUVRIER
1. Entre paternalisme et répression
2. Mouvement ouvrier et négation de la question sociale
B. L’IMMIGRATION ET LA PLACE DES ÉTRANGERS
1. De la migration de voisinage à la migration de masse
2. Les étrangers et la construction de la nation
C. L’IMPORTANCE DU MONDE RURAL ET SES DIFFICULTÉS
1. Une croissance agricole modeste
2. La victoire des petits exploitants familiaux
3. L'intégration du paysan à la nation

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Manuel p.194-221

Introduction

Introduction + Problématique p.194-195 + Chronologie p.197- Ce chapitre vise à montrer les spécificités de la société française qui connaît une révolution industrielle importante tout en demeurant majoritairement rurale.

Entre 1880 et 1914, alors que la République s'installe au pouvoir, la population française, encore largement rurale et agricole, connaît d'importantes mutations sociales. Dans un contexte d'industrialisation et de progrès techniques, le monde ouvrier, très hétérogène et composé de femmes et d'immigrés de plus en plus nombreux, cherche à améliorer sa condition.

Quelles sont les principales mutations qui affectent la société française dans le contexte de l'industrialisation ?

I. Une société nouvelle

Après la « grande dépression » de la fin du XIXe siècle (1873-1896), le taux de croissance du produit national retrouva, dans les dernières années de l'avant-guerre, une réelle vigueur. Fortifiée par une réelle stabilité monétaire, cette croissance anima toute cette période que l’on appellera après la Première Guerre mondiale la « Belle Époque ». Le niveau de vie progressa, la consommation se renforça et se diversifia, soutenue par la publicité[1].

A.    Industrialisation et progrès techniques

1.     Le règne de la technique et la puissance du savoir

La « Belle Époque » fut caractérisée par un rayonnement de la technique, mise en scène par l'image, la presse et même le cinéma naissant[2].

Le progrès technique s'incarnait alors dans une multitude d'inventions -doc.5 p.197. Innovations et mutations techniques. Si ces nouveautés demeuraient inaccessibles pour la grande majorité, elles suscitaient une fascination collective et produisaient des mythes que la littérature, la presse, l'image, ne cessaient de nourrir. Elles s'incarnaient particulièrement dans l'électricité[3].

Les progrès techniques attestaient de la puissance industrielle et du rayonnement scientifique du pays comme de sa capacité à transformer en production de masse des découvertes révolutionnant l’appréhension du temps et de l'espace.

Vingt ans après la promulgation des grandes lois scolaires, la France de la « Belle Époque » pouvait se glorifier d'avoir donné au savoir une place décisive, grâce à la presse, au livre, aux expositions, etc. La recherche scientifique profitait de cette passion publique pour le savoir. Des institutions nouvelles dédiées aux seuls chercheurs virent le jour[4], qui contribuèrent aux deux Prix Nobel de physique et trois de chimie obtenus par des Français entre 1900 et 1913[5].

Jamais la science n’a connu de si nombreuses découvertes, mais les bouleversements de la physique ou des mathématiques ébranlent les vieilles certitudes. Mais s’exprime en même temps ce sentiment d'une modernité inquiète qui se confronte tant à ses limites qu'à ses excès. En témoigne, parmi tant d'autres exemples, la chute d'une locomotive tombée sur le parvis de la gare Montparnasse (22 octobre 1895). Ce spectaculaire accident ne fait qu'une victime ; la photographie qui l'immortalise participe cependant d'un imaginaire de la catastrophe qui s'étend dans la science-fiction naissante, mais aussi dans la chronique fascinée du naufrage du Titanic (1912)[6].

2.     Un univers industriel et urbain

L'industrie conservait sa structure traditionnelle faite d'ateliers ou d'usines nées pendant la première révolution industrielle. Mais l'époque vit aussi l'émergence de puissantes entreprises, dans la métallurgie notamment. Les nouvelles usines s’installent à proximité des matières premières et regroupent les ouvriers et les machines sur des lieux de plus en plus étendus. Les activités productives se concentrent ainsi dans le nord et l’est de la France, où les mines d’extraction du charbon emploient des milliers de mineurs. Ils sont 150 000 en 1913, 135 000 dans le seul bassin du Nord-Pas-de-Calais. Les industries s’implantent également dans les villes et attirent à elles une importante population ouvrière. C’est le cas au Creusot, où la multiplication des activités des usines Schneider contribue au développement de la population de la ville qui passe, entre 1840 et 1900, de 2 700 à 30 500 habitants. C’est ainsi que les premières banlieues se développent autour de Paris, faisant naître un nouveau paysage constitué d’enchevêtrement d’usines, de terrains vagues et d’habitations ouvrières.

L’industrialisation affecta profondément l'urbanisation (déjà largement transformée par l'haussmannisation des principales villes françaises). Les espaces traditionnels d'ateliers et de petites entreprises commencèrent à disparaître des centres-villes, condamnés à la fois par l'embourgeoisement et les nécessités de la grande industrie exigeant de l'espace. Artisans et ouvriers furent contraints de migrer en périphérie des villes, dans les faubourgs et les banlieues, là où s'édifiaient les usines nouvelles (dans les quartiers de Grenelle et de Javel à Paris, à la Plaine Saint-Denis au nord de la capitale) et se formaient les grandes concentrations industrielles -Vocabulaire p.199. Des paysages violents s'imposèrent, denses et noirs, entremêlant les infrastructures ferroviaires, les emprises industrielles et des habitats généralement insalubres.

La gamme de nouveaux objets n’a cessé de s'élargir, avec par exemple l’entrée de l'automobile ou du téléphone dans la vie quotidienne des Français. Mais s’ils s'imposèrent fortement dans les imaginaires sociaux, leur diffusion resta limitée[7]. Le chemin de fer en revanche, par sa densité, par le nombre de ses lignes, par la fréquence de ses trains, recomposait l'espace et inaugura des lieux inédits comme les gares, portes d'entrée des villes pour le monde des campagnes et des banlieues. En bouleversant les circulations économiques et humaines, il rapprochait les hommes et les territoires, dessinait de nouvelles géographies du travail, avec les voyages journaliers depuis la banlieue, et de celles des loisirs et du tourisme.

Retenons deux objets emblématiques de cette modernité triomphante :

  • La bicyclette d'abord, dont l'emploi se démocratise -et se féminise même, dans une moindre mesure- au cours de la première décennie du XXe siècle : on en compte un million vers 1900, mais 3,5 millions à la veille de la guerre. Outil de liberté, l'engin élargit la mobilité quotidienne, en particulier chez les ouvriers qui peuvent chercher de l'embauche à plus grande distance. Pour preuve de son rayonnement, le public se passionne pour les premières grandes courses cyclistes, à commencer par le Tour de France, fondé en 1903 sous les auspices de L'Auto Journal.
  • La presse est l'autre fleuron de cette société modernisée. Depuis les années 1860, la baisse des prix de vente au numéro et les progrès de l'alphabétisation provoquent une hausse de la diffusion qui culmine vers 1910, avec dix millions d'exemplaires écoulés- trois fois plus qu'en 1880. Fait majeur, la province compte pour près de la moitié des ventes, signe supplémentaire d'intégration nationale. On lit les informations politiques, les « nouvelles de Paris » ; on découvre l'art du reportage et de l'interview ; on se passionne pour les faits divers, mais aussi pour le feuilleton. Ainsi émerge, dans toute la France, pour les hommes comme pour les femmes, une véritable « civilisation du journal » : par-delà l'uniformisation culturelle, la lecture du quotidien construit en effet un nouveau rapport à l'espace et au temps.

La France demeure rurale plus longtemps que d’autres pays européens comme le Royaume-Uni, mais s’urbanise peu à peu, esquissant un début d’exode rural. La population rurale représentait 75% de la population française en 1870, elle n’en représente plus que 60% en 1911. -Vocabulaire p.199 + doc.4 p.197. Exode rural et urbanisation + Documents p.204. L’accélération de l’exode rural. Avec ses 2 800 000 habitants (1910), Paris était déjà de très loin la première métropole française, concentrant pouvoirs et richesses, alimentant les imaginaires. La « Belle Époque » fut symboliquement perçue comme essentiellement parisienne. Une magie opérait, qui faisait dire ou écrire que Paris n'appartenait pas seulement à la France mais au monde[8]. En célébrant sa beauté et sa puissance, l'Exposition universelle de 1900 joua un rôle important dans l'élévation de Paris au rang de « Ville-monde ». Néanmoins la « légende de Paris » niait certaines réalités internationales : la ville était bel et bien distancée, y compris du point de vue culturel, par Vienne, Berlin, Londres ou New York…

Il n’en reste pas moins que l’illumination de Paris contribua au mythe de la « Ville-Lumière ». Le parc de réverbères à gaz céda la place, à partir des années 1890, à la lumière électrique (d’abord dans les beaux quartiers). Sa diffusion permettait d'éclairer les larges avenues et les grandes places de la capitale. Les grands magasins de la capitale, nouveaux temples de la consommation (et bientôt la Tour Eiffel), eurent eux aussi recours à l'électricité pour attirer un public toujours plus nombreux. Paris s'identifia à la lumière. La peinture, qui avait su avec l'impressionnisme saisir des clairs-obscurs, célébra dès lors la nuit transfigurée par l'éclat des lumières vives et des fêtes somptueuses. L'obscurité devint une tare, un signe de déclassement et du retour de la peur. Mais l’arrivée de la « fée Électricité » ne constituait pas la seule vitrine du progrès. L’évolution des transports publics signifia aussi l’entrée de la ville dans la modernité technique. La traction hippomobile avait été remplacée par les tramways électriques dès 1892 et les omnibus automobiles en 1905. Mais la grande innovation de la « Belle Époque » fut la construction du métropolitain, qui façonna véritablement une nouvelle géographie de la capitale. Prévue à l'origine pour aider aux déplacements des athlètes participant aux Jeux Olympiques de 1900, la première ligne (de la Porte Maillot à la Porte de Vincennes) ouvrit quelques mois après l'inauguration officielle de l'Exposition universelle, le 19 juillet 1900. Le succès populaire fut immédiat[9]. Paris accusait jusqu’alors un important retard dans ce domaine[10], avec une seule voie de chemin de fer entourant Paris, la « petite ceinture », mise en service en 1862 pour relier les grandes gares de la capitale entre elles et desservir les lignes de fortification. À la suite de l'adoption en avril 1896 du projet défendu par l'ingénieur Fulgence Bienvenue, une loi du 30 mars 1898 déclara le « chemin de fer métropolitain » d'utilité publique, et un programme de construction de six lignes fut concédé à l'entreprise du baron (belge) Édouard Empain. Le percement des tunnels, le franchissement de la Seine, témoignèrent des qualités de génie civil des ingénieurs mobilisés, tandis que la décoration intérieure et surtout extérieure des stations exprima les tendances audacieuses de l'Art nouveau. À la veille de la Première Guerre mondiale, le réseau parisien, avec ses dix lignes partagées entre deux compagnies concurrentes, était devenu l'un des premiers du monde[11].

B.    Célébrer la modernité : les expositions universelles de 1889 et de 1900

PDP#18. Les expositions universelles de 1889 et de 1900. Manuel p.202-203- Les Expositions universelles parisiennes de 1889 et 1900 attirent des foules immenses. Elles témoignent des progrès scientifiques et techniques réalisés dans la deuxième moitié du XIXe siècle dans le contexte de l'industrialisation. La République y célèbre les bienfaits de ces progrès, et permet à la France d’oublier ses échecs, ses défaites et ses difficultés. En effet, c'est la fonction en partie dévolue aux Expositions universelles parisiennes en 1855, 1867, 1878, 1889, 1900 : en 1878, la République enfin établie y met en scène la résurrection nationale malgré la défaite de 1870 et la Commune ; en 1889, elle fête le centenaire de la Révolution malgré la récente crise boulangiste qui a failli renverser. En 1900, après avoir réglé provisoirement et de manière peu glorieuse l'affaire Dreyfus, elle veut afficher l'unité nationale retrouvée et la confiance dans l'avenir à l'orée d'un nouveau siècle.

1.     L’Exposition universelle de 1889

Pour célébrer le centenaire de la Révolution Française, la France récemment convertie à la République décide dès 1878 d'organiser une exposition universelle exceptionnelle en 1889[12].

Afin de faciliter la venue des provinciaux, le billet de train est couplé avec l’entrée à l’exposition. L’entrée générale de l’expo est fixée à 1 franc, mais il faut s’acquitter d’un supplément pour visiter les attractions les plus spectaculaires et ludiques[13].

Avec 61 722 exposants (dont 27 000 étrangers) et 32 millions de visiteurs, cette exposition est la première à équilibrer ses comptes avec un bénéfice de 8 millions de francs. Paris s’embellit[14], l’exposition s’agrandit : l’esplanade des Invalides où l’on trouve les colonies françaises et le ministère de la guerre s’ajoute au Trocadéro et au Champ de Mars où sont placés l’Art et l’Industrie. La part belle est faite à l’architecture métallique avec la tour Eiffel[15] -Le saviez-vous ? p.198, mais aussi l'immense Palais des Machines au fond du champ de Mars. Les Arts Libéraux, les Beaux-Arts et les groupes divers sont présentés dans d’autres galeries du Champs de Mars d’une facture plus classique. Les gens s’extasient devant les phonographes et les téléphones, et s’informent au pavillon du pétrole sur les opportunités industrielles de ce combustible.

L’exposition ferme ses portes début novembre au son du canon tiré depuis le dernier étage de la Tour Eiffel. Les badauds, de retour à la maison, retiendront de leur visite les prouesses architecturales et la débauche de sculptures, de céramiques et de stuc, destinées pour la plupart au démantèlement.

2.     L’Exposition universelle de 1900

Nous l’avons vu, le rendez-vous mondial de 1900 fournit l'occasion de rattraper le retard parisien sur Londres et Berlin en matière de transport urbain, avec l’inauguration de la première ligne du métropolitain -Le saviez-vous ? p.198. L'Exposition universelle de 1900 signifia aussi une métamorphose de Paris, qui n'était plus désormais simplement éclairée mais véritablement illuminée : tout le site fut inondé de lumière, à commencer par la Tour Eiffel dont les 10 000 becs de gaz avaient été remplacés par des lampes à arcs, tandis qu'un gigantesque phare à son sommet balayait tout Paris de son faisceau. Un « Palais de l'électricité » se dressait au milieu de l'Exposition.

Encyclopédie du monde, l'exposition de 1900 est beaucoup plus qu'un étalage de toutes les richesses ou qu'une compétition pacifique entre nations. Elle doit prolonger et magnifier l'esprit des Lumières et de l'Encyclopédie de d'Alembert et Diderot, bref donner sens à l'avenir mais selon la vision française de l'histoire à laquelle bien peu de nations adhèrent à l'époque.

Dans cette « ville dans la ville », aux centaines de constructions de tous les styles et de toutes les époques, aux dizaines de milliers d'œuvres, de machines et d'objets exposés, tout est en concurrence pour attirer les récompenses ou les foules. Les 216 hectares de l’Exposition donnent l'impression d'un espace saturé où l'on a voulu faire figurer toutes les parties du monde[16] mais aussi les nouvelles inventions et les nouveaux modes de vie qui dessinent déjà le XXe siècle : automobile, téléphone, cinématographe, aviation, radio, éclairage électrique. Tous les styles architecturaux, artistiques ou musicaux se côtoient[17]. Au sein du Grand Palais, se tient l'exposition du centenaire de l’art du XIXe siècle (3 073 œuvres présentées de David au tout jeune et inconnu Picasso, récemment débarqué de Barcelone). En face, le Petit Palais donne une rétrospective de l'art décoratif français des origines à 1800, avec 4 774 œuvres. L'exposition propose également dans son enceinte de nombreux spectacles payants : les plus courus ont été le palais de l'Optique où les dernières découvertes de la science (astronomie, biologie, rayons X, géologie) sont mises à la portée de tous.

À côté de sa fonction distractive, liée à l'image traditionnelle de Paris ville spectacle, l'exposition de 1900 accueille 203 congrès scientifiques, militants et professionnels[18], qui structurent peu à peu le champ du savoir international dans tous les domaines : les historiens voisinent avec les sapeurs-pompiers, l'économie sociale avec le congrès de l'électricité, les voyageurs de commerce avec les associations d'inventeurs, le droit des femmes avec le repos du dimanche. Paris est bien la véritable capitale intellectuelle et politique du monde pendant quelques mois.

Il est de bon ton aujourd'hui de se moquer des Expositions universelles et de douter de leur utilité. Mais 1900 est sans doute la dernière occasion où une Exposition universelle a pu donner libre cours à l'encyclopédisme, à la foi dans la science, à la volonté de réunir toutes les parties du monde, au souci de parler aux intelligences comme aux émotions, aux idéaux comme aux intérêts, aux foules qui cherchent le divertissement comme aux publics étroits en quête de savoir.

II. Les angles morts de la modernité

À la marge de cette société nouvelle, figurent, au premier rang, les femmes[19]. Si elles participent toujours aux travaux des champs (pour lesquels elles ne sont pas payées), elles sont aussi de plus en plus nombreuses dans les usines[20], surtout dans le textile ou l’alimentation, tâches requérant patience et minutie considérées comme « féminines », par opposition aux « travaux d’hommes » nécessitant force physique et aptitudes techniques. Les femmes sont deux fois moins payées que les hommes et ne peuvent disposer librement de leurs revenus qu’à partir de 1907. À partir de la fin du XIXe siècle, de nouvelles lois visant à améliorer leurs conditions de travail sont votées (loi de 1892 qui limite à 11 heures la journée de travail) mais il faut attendre 1909 pour qu’elles obtiennent un congé de maternité de 4 semaines. À partir de 1881-1882, la scolarisation des filles, potentiellement porteuse d’émancipation sociale, s’accélère, mais les programmes d’instruction primaire précisent que « l’école doit préparer et prédisposer la jeune fille aux soins du ménage et aux ouvrages de femmes ». Rares sont donc les jeunes filles qui poursuivent leur scolarité à l’université.

En plus des femmes, on trouve aux marges de la société des groupes dont l’intégration à la nation est un enjeu pour le projet républicain : les ouvriers, les étrangers, les paysans.

A.    La question ouvrière et le mouvement ouvrier

C'est au recensement de 1911 que les salariés de l'industrie rejoignent et dépassent en nombre la population agricole -doc.1 p.196. Évolutions de la population active entre 1851 et 1911. Avec 6 millions d'ouvriers (33,1% de la population active -Vocabulaire p.197), dont deux tiers d'hommes, cette catégorie sociale connaît une croissance continue qui s'accélère au tournant du siècle. Beaucoup travaillent encore dans de petites unités de production[21], mais les grandes usines se développent. Sous les cheminées fumantes d'une industrie florissante, se mêle une foule d'hommes et de femmes -d’enfants aussi- dont les conditions restent bien distinctes.

1.     Entre paternalisme et répression

Soucieux de fixer la main-d'œuvre ouvrière en lui procurant une série d'avantages pour assurer la continuité de leur production ou sincèrement attachés au bien-être de leurs ouvriers pour des raisons de philanthropie religieuse ou laïque, ou encore désireux d’installer un climat d'apaisement social propice à l'expansion économique, certains patrons développent des politiques « paternalistes » -Vocabulaire p.199 qui vont marquer durablement le monde industriel.

De telles politiques se retrouvent tout au long du XIXe siècle et dans tous les pays industrialisés du monde occidental[22]. Les exemples de construction d'habitations ouvrières par des patrons paternalistes sont donc nombreux. Parmi les plus connus, on peut citer le familistère construit à Guise dans l’Aisne entre 1859 et 1877 par le fondeur Jean Baptiste Godin, ou la cité ouvrière édifiée par le chocolatier Menier

entre 1874 et 1911 à côté de son usine ultramoderne de Noisiel. Attentivement pensés par des architectes et des hygiénistes, ces bâtiments, très novateurs, devaient selon l’Italien Crespi, contribuer à établir « un sentiment d'amitié et de fraternité entre l'employeur et ses ouvriers ». PDP#19. Le Creusot et la famille Schneider. Manuel p.206-207- L’entreprise Schneider au Creusot[23] présente une des formes les plus abouties de ce paternalisme patronal qui procure aux ouvriers à la fois logement, hospice, écoles professionnelles, caisses de secours... Cette attitude qui implique l'entreprise dans tous les aspects de la vie professionnelle et privée conduit à une identification complète à la firme des salariés qui deviennent les « Schneider » comme on dit aussi les « Michelin » et les « Peugeot ». Ces attitudes paternalistes qui procurent un indéniable mieux être aux salariés de telle ou telle entreprise industrielle ou commerciale, ne débouchent pas pour autant sur la reconnaissance de droits sociaux pour l'ensemble des travailleurs, et n’empêchent pas des conflits sociaux d’éclater[24].

PDP#20→. La fusillade de Fourmies (1er mai 1891). Manuel p.208-209- Un événement majeur dans l'histoire des classes populaires se produisit en 1891 à Fourmies, dans le Nord de la France. Cette petite cité textile, qui était alors le premier centre mondial pour la fabrication de la laine peignée, abritait trente-sept filatures de coton. Touchés de plein fouet par la récession, les ouvriers avaient subi des baisses de salaire et des périodes de chômage partiel. À l'appel des socialistes, ils se mobilisèrent massivement le 1er mai 1891 pour les revendications de l’ensemble de la classe ouvrière naissante (hausse des salaires et journée de huit heures) et pour protester contre leur situation particulière, mais sous la pression du patronat local, le maire de la ville fit intervenir l'armée. Neuf ou dix manifestants furent tués, une cinquantaine furent blessés. Ce massacre fut largement répercuté par la grande presse[25].

Le fait qu'elle ait eu lieu le 1er mai[26] -Le saviez-vous ? p.200 renforça l'impact de cette fusillade. Dans les décennies suivantes, le drame de Fourmies fut une source inépuisable de haine contre la bourgeoisie, confirmant aux yeux des militants que la République était au service du capitalisme.

2.     Mouvement ouvrier et négation de la question sociale

Les conditions de travail difficiles (les ouvriers travaillent jusqu’à 12 heures par jour, parfois plus), l’absence de protection sociale, la dangerosité et la mortalité précoce poussent les ouvriers à faire usage de la grève pour se faire entendre. Ils sont soutenus par les syndicats, autorisés depuis 1884, qui les aident à s’organiser. La grève -Vocabulaire p.200 s’imposa en France au début du XXe siècle à la fois comme mode d'action ouvrière, comme protestation contre l'ordre établi, et comme sociabilité populaire. Les années 1900-1910 en marquèrent l'apogée -doc.3 p.196. La montée des grèves dans le monde ouvrier, frappant l'opinion et s'inscrivant profondément dans la société. La carte postale, l'almanach, l'affiche, la peinture, la photographie, mais aussi la chanson, les drapeaux témoignèrent de cet âge de la grève qui emplit les villes et les faubourgs[27].

En 1904, on dénombrait 1026 conflits, soit le double de l'année précédente, et 270 000 grévistes. 1906 constitua le sommet du mouvement, avec 1309 grèves d'une durée moyenne de 19 jours et 438 500 grévistes. Les motifs de grève étaient très variés : on réclamait de meilleurs salaires, une réduction du temps de travail, une amélioration des conditions de travail, on se solidarisait avec des camarades mis à pied, on se mobilisait contre la violence patronale ou la répression de l'État, particulièrement vive à partir de 1906.

La grève est entrée dans l'horizon familier des prolétaires et de ceux qui expriment leur solidarité : organisation de « marmites communistes », collectes et souscriptions locales ou professionnelles, prise en charge des enfants de grévistes... La grève imprégna toute la société ; soit qu'elle fût plébiscitée comme un acte de dignité, soit qu'elle suscitât l'effroi pour son caractère révolutionnaire et la rapidité de sa propagation. Toutes les branches économiques ou presque furent touchées par les revendications ouvrières. Les syndicats -Vocabulaire p.200 animaient les grèves, en premier lieu la Confédération générale du travail (C.G.T.). Née en 1895, dotée en 1900 de son journal La voix du peuple, elle adopte en 1906 la Charte d’Amiens qui fixe les buts du syndicalisme français : défense des revendications immédiates et quotidiennes des travailleurs et lutte pour une transformation d'ensemble de la société « par l'expropriation capitaliste » en totale indépendance des partis politiques et de l'État -néanmoins la charte d’Amiens autorise l'affiliation des militants syndicaux au parti socialiste (S.F.I.O.).

À Courrières, le 10 mars 1906, une explosion provoque la mort d’environ 1 100 mineurs. Une grève se développe alors et se généralise rapidement à toute la France. Le 1er mai suivant, tous les secteurs d’activité cessent le travail. La classe ouvrière se confronte de cette manière au pouvoir en place.

 À l’occasion de la « fête du travail », en lien avec le mythe de la renaissance printanière, ouvriers et paysans communiaient dans la même « espérance de mai », notamment autour d’une revendication affirmée à l’échelle internationale : « la journée de huit heures »[28]. Le retentissement de cette revendication devait autant à sa simplicité qu’à sa beauté : elle faisait entrer le monde du travail dans celui du progrès social et de l'espérance individuelle. Le 1er mai 1906 suscita une importante mobilisation[29]. Cette simultanéité des actions revendicatives, cette concentration sur un jour mythique, cette organisation et cette propagande syndicales inquiétèrent les autorités. Néanmoins, la loi instituant le repos hebdomadaire fut d'ailleurs votée le 13 juillet 1906.

La compréhension pour le mouvement ouvrier allait cependant laisser rapidement place à la répression, du fait notamment de l'arrivée de Georges Clemenceau au ministère de l’intérieur, puis à la tête de l’exécutif (1906). Fermement attaché au maintien de l'ordre républicain, hostile aux mouvements sociaux, il fut qualifié par ses adversaires de « briseur de grèves ». La troupe était systématiquement utilisée contre les grévistes, soit pour réprimer leur action, soit pour se substituer à eux[30], et la répression s'accompagnait fréquemment de morts et de blessés.

Ce n’est qu’en 1919 que la « journée de huit heures » entrera dans la loi française : il aura fallu une guerre mondiale pour que la République finisse par apporter une des principales réponses attendues à la « question sociale ».

B.    L’immigration et la place des étrangers

Le temps des grandes révolutions de l'industrie et des transports est celui des grandes migrations. À partir des campagnes en pleine transition démographique, des masses considérables d'Européens se sont mises en mouvement, les plus nombreuses vers le Nouveau Monde. C'est alors que la France devient un pays d'immigration. Au premier recensement, celui de 1851, on compte un peu moins de 400 000 immigrés -Vocabulaire p.199. En 1891, le cap du million est franchi. On ne descendra plus au-dessous.

1.     De la migration de voisinage à la migration de masse

Les migrations de voisinage dominent encore au début du XXe siècle -doc.2 p.196. La population étrangère en France en 1891, héritières de celles qui ont commencé à sillonner le pays dès l'époque moderne[31]. Même caractère saisonnier, même liberté pour franchir les frontières. Comme jadis, un document de voyage est nécessaire ; il s'agit désormais d'un passeport qui justifie l'appartenance à un État-nation. Au XIXe siècle, les Belges dominent dans le Nord, les Espagnols dans les campagnes du Sud-ouest, les Italiens dans celles du Sud-est -Documents p.214-215. Les Italiens en France (1880-1914). Les Allemands et les Suisses sont nombreux également, artisans ou domestiques, à Paris. À la fin du XIXe siècle, ce sont ainsi des familles entières qui traversent les frontières et forment dans certains quartiers des communautés comme les « petites Italies ». Les industriels de Lorraine et du Nord-Pas-de-Calais mettent en place des bureaux de recrutement aux frontières.

Les secteurs d'emploi sont multiples, puisque partout le pays manque de bras. Toutefois, c'est dans l'industrie que les besoins sont les plus criants. Avec la Belle Époque, à la place du Français attaché à sa terre et boudant l'usine, l’immigré est l'ouvrier des industries modernes, issues de la seconde industrialisation. Main-d’œuvre sous-payée, sans qualification, qui n'a à offrir que sa force de travail, l'immigré est l'archétype du prolétaire. Leur condition est proche alors de celle des ouvriers français, encore marginalisés dans une société à dominante rurale. Ils ont les mêmes aspirations (s'établir à leur compte), connaissent la même acculturation à un nouveau mode de vie entre loisirs ouvriers (cafés, bals musette, sorties champêtres) et solidarités syndicales.

Pourtant, la dure histoire des relations entre Français et immigrés a commencé. Une grande partie de la presse tient régulièrement des rubriques sur les affrontements entre ouvriers français et étrangers, et n’hésite pas à désigner les étrangers comme responsables des souffrances des ouvriers français. Et de fait, la haine xénophobe -Vocabulaire p.200 se manifeste d'abord dans le milieu ouvrier, le plus exposé, le plus violent aussi en ces temps où la dureté du métier favorisait la surenchère virile. Aux batailles rangées contre les Belges dans le Nord font écho les lynchages d'Italiens dans le Midi[32].

2.     Les étrangers et la construction de la nation

De fait, l'immigration se développe en même temps que se consolide l'idée nationale dans les pays européens. La constitution des États-nations se fait dans un climat d'hostilité qui jouera un rôle décisif lors des deux guerres mondiales. La haine des étrangers, stimulée par une presse en plein essor, conforte la pédagogie nationale, et les crises xénophobes cimentent l'identité. En même temps se développe un racisme « savant », sur de prétendues bases biologiques[33].

Dans le cadre de la « grande dépression » économique de la fin du XIXe siècle, la question des étrangers conduit les républicains à ouvrir le dossier de la réforme de la nationalité. En restaurant le droit du sol, ils privilégiaient une fonction sociale de la nationalité par l'extension du corps national aux nombreux enfants d'étrangers nés en France. La loi de nationalité, votée en 1889, est-elle une loi généreuse ou une loi d’exclusion ? Les deux :

  • Généreuse car elle s’inscrit à contre-courant de la xénophobie ambiante : les tenants de « l'annexion pacifique, équitable, nécessaire d'une nombreuse population [...] qui sera rapidement assimilée par l’ensemble de la nation » (Maxime Lecomte, rapporteur de la loi à la Chambre des députés) l'emportent.
  • Loi d'exclusion, dans la mesure où elle dessine une frontière entre nationaux et étrangers, réservant certains avantages aux premiers (comme l’assistance médicale gratuite en 1893), prenant des mesures discriminatoires à l’encontre des seconds (décrets Millerand en 1899 qui limitent la présence d'étrangers dans les marchés d'État en matière de bâtiment et de travaux publics)[34]. La République impose aux travailleurs étrangers de se faire enregistrer dans la commune où ils travaillent. En échange d’une taxe, ils reçoivent du maire un document qu’ils doivent présenter à la police au moment des contrôles.

Le recensement de 1911 est le dernier avant la guerre. Il y a alors 1 160 000 étrangers en France, dont plus du tiers d’Italiens et près d'un quart de Belges. Leur va-et-vient, entre leur pays d'origine et la France, est considérable, mais la loi de 1889 a déjà produit ses effets. Facilitée par la présence de nombreuses travailleuses (plus de 40% de femmes), l'enracinement des familles accompagne la croissance de la classe ouvrière. Les conditions économiques favorables de la Belle Époque ont sans doute contribué à attacher certains étrangers à la France. Beaucoup apprécient le fonctionnement d’un État moderne et voient dans cette République, unique en Europe, un modèle de démocratie. Les engagements d'étrangers, nombreux à la déclaration de guerre, le prouvent[35].

C.    L’importance du monde rural et ses difficultés

Jusqu’en 1914, l’agriculture se maintient comme l’activité dominante : celle de 38,5% des Français -doc.1 p.196. Évolutions de la population active entre 1851 et 1911. La plupart d’entre eux gèrent de petites

exploitations fondées sur la polyculture (culture de plusieurs espèces végétales dans une même exploitation). Entré dans la voie des productions industrielles avec la betterave à sucre (dans les campagnes du Nord) ou les cultures fourragères (nécessaires à l'extension de l'élevage), le monde agricole se modernisait. Dans les campagnes, que fuient désormais les catégories les plus pauvres, attirées par la ville et par l'industrie, la réalité se rapproche progressivement de l'idéal républicain du petit exploitant agricole. À la Belle Époque, en dépit des révoltes spectaculaires des viticulteurs du Languedoc et de la Champagne, les républicains peuvent considérer, que l’alliance des paysans et de la République reste solide. Du soutien apporté à une République en péril face au boulangisme, à la fidélité de la paysannerie française face à la menace allemande en 1914, on peut identifier aisément une continuité.

1.     Une croissance agricole modeste

Toutefois, si l'on considère la situation économique de l'agriculture au début du siècle et sa participation au redressement de Ia France dans la compétition européenne, les résultats sont très mesurés. La croissance du produit agricole, qui était tombée à 0,1% de 1860 à 1890, s'est redressé et atteint 0,9%, demeurant très inférieure au rythme du produit matériel total (1,8%). La France est bien le quatrième producteur mondial de blé, mais la lenteur des progrès agricoles peut se lire dans la faiblesse des rendements, de 40 à 50% inférieurs à ceux de l'Europe du Nord. La France est confrontée, à la veille de la guerre, à un déficit de ses échanges agricoles qui atteint 500 millions et qui est un indice de la faible compétitivité des campagnes françaises. Les chiffres globaux masquent toutefois des évolutions spatiales qui se sont creusées entre :

  • une France agricole relativement forte et dynamique du Bassin parisien et du Nord-Est, qui utilise plus d'engrais chimiques, de batteuses et de faucheuses, qui économise la main-d’œuvre, développe les cultures rentables (froment, pomme de terre, betterave à sucre...) -Documents p.205. La modernisation des campagnes.
  • et une moitié méridionale qui, à l'exception de la vallée du Rhône et du Midi languedocien, tournés vers la viticulture et les fruits, se contente du rythme de croisière modeste d'une exploitation familiale dans laquelle les coûts de production comptent peu.

2.     La victoire des petits exploitants familiaux

Cette « réussite » étriquée de la France sur le terrain de l'économie agricole peut cependant être compensée aux yeux des républicains par la réussite plus spectaculaire de leur projet politique et social, celui d'une démocratie de petits propriétaires.

Le nouveau marché de la terre a permis d'acheter des parcelles qui ont conforté la petite exploitation familiale, qui donne le ton à la société rurale française. En 1906, la petite exploitation familiale ou n'employant qu'un seul salarié, en faire-valoir direct, utilisant essentiellement un travail humain acharné, semi-autarcique, représente 76% des exploitations.

Le sort des prolétaires agricoles s'est, quant à lui, un peu amélioré avec le recul des chômages saisonniers. Dans les villages, le petit artisanat rural s'est simplifié et a reculé en nombre, car c'est dans ses rangs souvent que l'émigration a été la plus forte. Le déclin des industries rurales a fait régresser sensiblement le travail mixte. Dans une société rurale plus homogène, le paysan de 1914, plus que ses ancêtres, est devenu un vrai travailleur de la terre.

3.     L'intégration du paysan à la nation

La modernisation de la paysannerie a peut-être été limitée sur le plan économique, elle n'en a pas moins été spectaculaire sur celui des mentalités et des comportements. La politique des républicains a été sur ce point décisive pour précipiter l'intégration des paysans dans la société englobante et réaliser alors l'achèvement de l'unité nationale.

Cette intégration est d'abord le fait de communications plus faciles avec le reste de l'espace français. Les chemins vicinaux se sont accrus de façon spectaculaire, les lignes de chemins de fer locales ont desserré l'isolement. La lettre, avec un service des postes efficace, devient courante ; le développement de l’instruction permet de lire le journal, celui qui vient de Paris, comme Le Petit Journal ou Le Petit Parisien, mais aussi la feuille locale, les hebdomadaires publiés à l'échelle des cantons. Avec la presse, c'est un autre modèle culturel qui pénètre les campagnes et qui familiarise, par ses publicités, ses images, l’utilisation de nouveaux objets, comme la bicyclette[36].

Le service militaire, vraiment généralisé à partir de 1889, entraîne les jeunes paysans hors du village au moins un an, trois ans pour le plus grand nombre. L'armée devient non seulement un puissant moyen de diffusion des valeurs de la République et de l’image de la nation, mais elle est aussi une école du genre de vie citadin, pourvoyeur d’une nourriture plus riche et variée[37] et de tabac, un genre de vie si séducteur qu'après le service militaire nombre de paysans ne reviennent plus au village.

Pour ceux qui restent, la vie change. La nourriture d'abord : un peu plus de viande, de vin, du pain moins souvent rassis parce que désormais acheté chez le boulanger, l'apparition du café sucré le matin, du dessert, voire d'une orange pour Noël... La maison paysanne s'améliore, gagne souvent un étage et, de ce fait, des chambres qui apportent un peu plus d'intimité. Le temps est mieux compté avec l'apparition de la montre, offerte à la communion, et des horloges publiques, qui se multiplient sur les clochers et les mairies toutes neuves, flanquées d'un bureau de poste et d'une école.

La veillée devient le refuge des vieux et des femmes quand les hommes vont au café jouer aux cartes et au billard ou participent aux activités des nouvelles associations à caractère sportif ou musical. La fête locale décline au profit des nouvelles cérémonies républicaines, des défilés de conscrits, des « 14-Juillet » avec leurs bals où les danses venues de la ville sont désormais accompagnées à l'accordéon.

Si les grandes violences collectives du monde rural ont presque disparu, les mœurs, toutefois, restent rudes. Dans une société où l’isolement est pesant, où le recours à la parole est plus rare qu'en ville, où les médiateurs sociaux comme les syndicats sont souvent absents, les coups, plus qu'en ville, remplacent l'explication et assouvissent les haines accumulées et comptabilisées entre parents ou voisins. Le recours à la violence, contrairement au discours de ceux qui s'effraient des cités ouvrières, reste plus fréquent à la campagne qu'en ville.

À la veille de la guerre, la Chambre de 1910 ne compte que 36 députés cultivateurs dans une France encore très majoritairement rurale, mais dans le Var, par exemple, en 1912, La moitié des maires et les trois quarts des adjoints sont des cultivateurs. En 1914, cette paysannerie apparaît comme l'allié le plus sûr de la République face aux dangers qui la menacent encore.

Conclusion

Révisions p.216-217

Sujets Bac p.218-221


[1] Toutes sortes de nouveaux produits conçus pour l'alimentation, l'habillement, la maison, l'hygiène, la santé... firent leur apparition.

[2] …qui constituait une technique nouvelle en lui-même : inventeurs du cinématographe, les frères Lumière étaient d'abord des industriels.

[3] Pour l’historien Christophe Prochasson, les années de la « Belle Époque » sont des « années électriques ».

[4] Cf. l'Institut du Radium imaginé en 1909 par Marie Curie et le directeur de l'Institut Pasteur, Émile Roux.

[5] Néanmoins les Allemands en obtinrent dix au cours de la même période.

[6] L’historien Christophe Charle parle d'une « modernité réflexive », qui garde confiance, mais s'interroge sur les conséquences mal maîtrisées d'un changement trop rapide

[7] Le parc automobile excédait à peine les 100 000 véhicules en 1913 (contre 300 en 1895) et celui des abonnés au téléphone 320 000 (contre 70 000 en 1900).

[8] L’historien Christophe Prochasson insiste : « À la fin du siècle, elle atteint un niveau d'accomplissement tel qu'il semble que clichés, lieux communs, utopies et rêveries, voire mises en ordre proposées par les sciences sociales qui se tournent vers la ville, attirées par le mystère de son alchimie fabriquent une ville imaginaire. Écrivains, sociologues, urbanistes, journalistes et essayistes, savants et artistes s'emparent du sujet. Paris est cerné et défini par le verbe en même temps qu'il passe immédiatement pour le site éternel de l'esprit. »

[9] Ce premier transport rapide dans une capitale de plus en plus encombrée, où vélocipèdes, automobiles et véhicules hippomobiles se disputent le pavé, séduit d'emblée plus de 10 millions de voyageurs en cinq mois, soit cinq fois la population parisienne.

[10] Londres disposait d'un véritable métro souterrain depuis 1890.

[11] 467 millions de passagers en 1913, contre 55 millions en 1901.

[12] Pour cette raison politique, elle fut boudée très officiellement par toutes les monarchies européennes.

[13] Il en coûtera ainsi 5 francs pour monter en haut de la tour Eiffel, 1 franc pour entrer dans la sphère terrestre, 1 franc pour le pavillon de la mer, pour le panorama de la compagnie transatlantique ou le panorama du Tout Paris. 1 francs est aussi exigé pour le concert marocain, le théâtre annamite, le théâtre national, le concert égyptien.

[14] Les gares sont restructurées, comme par exemple la gare Saint Lazare.

[15] L’inauguration de la Tour Eiffel en 1889 peut être comprise comme une célébration du lien entre les ouvriers, l’industrie sidérurgique et la République.

[16] Dans le monde imaginaire du pavillon Le Tour du Monde, des monuments situés à des milliers de kilomètres se touchent et font voyager instantanément de l'Inde au Portugal, de l'Égypte au Japon, d'Angkor à Pékin sans prendre ni valise ni bateau. 1900, c'est l’invention du virtuel, du rêve éveillé, du monde dominé, du temps aboli.

[17] Paris 1900 a toutefois moins laissé de monuments marquants que les précédentes expositions. En 1878, on avait bâti le premier palais du Trocadéro sur la colline de Chaillot ; en 1889, ce fut l'érection de la controversée tour de 300 mètres. En dépit des polémiques lors de sa construction, la tour de Gustave Eiffel est déjà devenue un nouveau symbole de la capitale française. Pour 1900, on a construit seulement le pont Alexandre III, symbole de l'alliance franco-russe, et le Grand et le Petit Palais, compromis entre l'architecture de verre et de fer des coupoles et des nefs, le classicisme solennel des façades à colonnes et des groupes sculptés pour les parties nobles et visibles, et la fantaisie végétale Art nouveau des décorations internes et externes.

[18] À titre de comparaison, on en dénombrait 3 en 1855, 14 en 1867, 48 en 1878, 101 en 1889.

[19] Thème 3, Chapitre 1, B. Les limites du projet républicain, 1. Le combat des femmes pour l’existence civique.

[20] Entre 1870 et 1906, le travail des femmes augmente de 30%.

[21] En 1906, les ouvriers qui travaillent à domicile et reçoivent leurs ordres d’un lointain patron représentent encore 26,3% des ouvriers français. Les entreprises de moins de 10 salariés emploient encore plus de la moitié de la main-d’œuvre.

[22] Le Britannique Roben Owen est un peu un précurseur en la matière, qui outre l'amélioration des conditions de travail dans son usine modèle de New Lamarck en Écosse s’intéresse au logement de ses salariés et crée des écoles pour leurs enfants. Cf. également, en Allemagne, la cité-jardin des usines Krupp à Essen ou l'agglomération de Crespi d'Adda près de Bergame (Italie). Les exemples de paternalisme ne manquent pas non plus de l'autre côté de l'Atlantique. Les business men américains consacrent aussi une partie de leurs immenses fortunes à l'amélioration de la vie de leurs employés, peut-être pour soulager leur conscience face à l'inégalité des conditions, peut-être parce que le surcroît d'aisance des travailleurs ne peut que servir la prospérité de l'économie et de leurs affaires. Eastman fondateur de Kodak dans son usine moderne de Rochester n'a oublié ni l'hôpital, ni la crèche, ni l'école.

[23] Cf. sur le site Retronews.fr, l’entretien accordé au Figaro par H. Schneider.

[24] Cf. sur le site Retronews.fr, le récit des évènements de 1870, quand les ouvriers des usines Schneider du Creusot, désirant gérer eux-mêmes leur « caisse de secours », entrent en grève.

[25] Le Petit Parisien illustré, qui était l'équivalent de nos grandes chaînes télévisées actuelles, diffusa en première page une gravure montrant des ouvriers et une ouvrière s'effondrant sous les balles tirées par un bataillon de soldats.

[26] En 1884, les syndicalistes américains avaient décidé que tous les ans ils défileraient le 1er mai pour défendre leurs revendications. Deux ans plus tard, la manifestation de Chicago dégénéra. Il y eut des morts du côté des manifestants et de la police. Plusieurs leaders syndicaux furent condamnés à la peine capitale sans que leur culpabilité ne soit prouvée. En mémoire de ces militants, les partis socialistes européens réunis à Paris au mois de juillet 1889 pour fonder la IIe Internationale validèrent la proposition de Jules Guesde, le leader du Parti ouvrier français : le 1er mai serait désormais la journée annuelle de revendication des travailleurs.

[27] Des journaux comme L'Assiette au Beurre et ses dessinateurs comme Jules Grandjouan lui donnèrent son paysage visuel ; un paysage visuel qui reste, encore aujourd'hui, inscrit dans la conscience collective.

[28] La durée légale de la journée de travail avait été ramenée à 10 heures en 1900.

[29] À Paris, une immense banderole fut déployée à la Bourse du travail : « À partir du 1er mai nous ne travaillerons plus que huit heures par jour »

[30] Cf. lors du conflit des ouvriers électriciens de Paris, remplacés par des soldats du génie en mars 1907.

[31] Cf. les ramoneurs savoyards, bien connus dans le Paris du XVIIIe siècle.

[32] Cf. le massacre des Italiens d’Aigues-Mortes, à découvrir sur le site Internet du Musée national de l’histoire de l’Immigration -Pour aller plus loin p.201 et sur le site Internet de Retronews.

[33] Les juifs en sont la cible principale. Ils constituent en France, comme ailleurs en Europe, une figure de l'Autre au sein même de la nation : l'antisémitisme, version moderne de l’antijudaïsme dans les sociétés chrétiennes, touche des Français, comme le capitaine Dreyfus. « L'Affaire », qui se déclenche en 1898, scelle une autre grande donnée de l'histoire à venir : la coïncidence entre crises xénophobes et antisémites.

[34] Toutefois, les étrangers ne sont pas les seuls à souffrir de discrimination sous la République : la loi de nationalité montre bien le statut dominé des femmes, qui endossent obligatoirement la nationalité de leur mari (à moins d'engager une procédure de réintégration, bien complexe pour les femmes du peuple), et celui des indigènes sujets de l'Empire.

[35] Pourtant, en 1914, l'inquiétude nationaliste conduit à interner les ressortissants des pays ennemis dans des camps…

[36] Dans ses premières Visites aux paysans du centre (1907), Daniel Halévy notait : « Un garçon de ferme est malheureux, à dix-huit ans, s'il ne possède pas sa bicyclette ; mainte petite servante veut des parfums : elle en trouve au village. »

[37] …avec du pain blanc, de la viande, beaucoup de vin